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Interview AEP

INTERVIEW Mr Omer NTOUGOU NDOUTOUME ,Secrétaire Exécutif du RAPAC

La réforme du Réseau des Aires Protégées d’Afrique Centrale, en sigle RAPAC, a été déclenchée lors du conseil d’administration du 08 avril 2015 à Libreville. Afrique Environnement Plus vous livre dans cette interview exclusive du Secrétaire Exécutif de ce Réseau Monsieur Omer NTOUGOU, les grandes avancées contenues dans cette nouvelle vision de la conservation des aires protégées d’Afrique Centrale.

 

Afrique Environnement Plus : Quel état faites-vous aujourd’hui du fonctionnement du RAPAC ?

 

Monsieur Omer NTOUGOU : Le RAPAC a été créée en 2000 par de célèbres pionniers de la conservation dans la région (les directeurs de réseaux nationaux d’aires protégées), comme une association à but non lucratif de droit gabonais, rassemblant des professionnels publics et associatifs de la conservation des aires protégées à l’échelle de la sous région. Sa mission est d’appuyer la conservation et l’utilisation rationnelle des écosystèmes des aires protégées et de leurs zones attenantes. En 2013, ce statut a évolué pour permettre au RAPACd’être en accord avec sa vocation à la fois régionale et inclusive. Le RAPAC est devenu une ONG sous régionale à but non lucratif. Ce qui lui a permis de négocier et obtenir un accord de siège avec le Gabon. Son objectif et ses missions, eux, n’ont pas évolués.

Le travail abattu par le RAPAC l’a amené à être reconnu par les Chefs d’Etats d’Afrique centrale, en février 2005, comme un réseau de référence dans le traité relatif à la gestion durable des écosystèmes forestiers d’Afrique centrale, qui institue la COMIFAC. Le RAPAC est ainsi  reconnu comme institution spécialisée dans le domaine de la conservation de la biodiversité. Ceci a fait que RAPAC soit mandaté par le plan de convergence de la COMIFAC comme institution participant à la mise en œuvre de l’axe relatif à « la concertation, l’harmonisation et l’intégration sous-régionale dans les aires protégées ».

Je peux conclure que le RAPAC, depuis sa création, a toujours été une ONG et a toujours fonctionné comme une ONG. Par contre depuis 2013, sonstatut d’ONG régionale a permis de conforter sa position d’institution représentativede tous les acteurs des aires protégées dans la sous-région.

 

 

Pourquoi fait-on donc au RAPAC le procès d’être DEVENU une ONG depuis 2013 ?

 

Permettez moi d’être aussi surpris que vous. D’autant que ce procès est intenté parfois par des juristes sous régionaux qui ont les textes du RAPAC, ou par des responsables d’organisations sous régionales qui connaissent même mieux le RAPAC que moi. L’évolution de 2013 n’a fait que consolider, « bétonner » dirai-je, un statut qui est passé de local à sous régional. Le RAPAC n’a jamais été une organisation inter-étatique. Le RAPAC ne conçoit pas la politique sous régionale des aires protégées. Le RAPAC a toujours été et reste une organisation technique, associative, un RESEAU qui permet aux acteurs d’échanger sur les meilleurs moyens de conserver et de valoriser les aires protégées. Et c’est ce statut « hybride », assumé par nos Etats, qui lui donne une surface d’action et d’intervention très large, lui permettant d’atteindre les acteurs publics de la conservation (qui forment la moitié de son conseil d’administration) et aussi les acteurs associatifs, les ONG et le secteur privé.

 

Pourtant, au Conseil d’administration de 2015, il s’est agi de CHOISIR entre les différentes options juridiques du RAPAC et de lancer sa réforme ?

 

Justement, permettez moi d’y revenir ! Dès 2014, un certain nombre d’activités, de pressions, ont commencé à tenter de faire du RAPAC une organisation inter-étatique. Imaginez un peu vers quoi nous risquions d’aller ! Il s’agissait ni plus ni moins que de tenter de créer une COMIFAC des aires protégées. Or le mandat confié à la COMIFAC par les chefs d’états couvre également le domaine des aires protégées. Au conseil d’administration de 2015, le Président du RAPAC S.E. Anatolio Ndong Mba a pris ses responsabilités et a proposé deux options aux administrateurs : soit faire du RAPAC une organisation inter-étatique qui conçoit la politique régionale des aires protégées, soit confirmer le statut d’organisationà caractère technique du RAPAC, qui contribue à mettre en œuvre la politique sous régionale.Eh bien les administrateurs, à l’Unanimité, ont choisi l’option 2 : le RAPAC reste une organisation technique qui fait fonctionner un réseau. Cependant, ils ont également tenu à donner quitus au Président afin qu’il lance la réforme du RAPAC, du point de vue de son organisation juridique et de sa gouvernance institutionnelle.

 

Expliquez nous cela ?

 

Eh bien, 15 ans après la création du RAPAC, ses administrateurs ont fait le constat que l’univers de la conservation a évolué en Afrique centrale. De nouveaux processus ont cours, de nouveaux acteurs sont apparus, de nouveaux mécanismes de financement de la conservation existent. L’organisation juridique et institutionnelle du RAPAC ne permettait plus de répondre efficacement à ces enjeux. Par exemple, c’est absolument incongru que des acteurs du secteur privé ou des fondations interviennent de façon active dans le financement, la gestion ou la valorisation des aires protégées de la sous région et qu’ils n’aient aucune voix dans les instances décisionnaires du RAPAC. On ne peut laisser loin du RAPAC des acteurs qui ont un poids aussi important sur le destin de nos aires protégées. Cela implique également que le RAPAC doit rénover ses modes d’intervention, son organisation, ses procédures, sa fonction réseau et la dynamique de son assistance aux institutions en charge des aires protégées. C’est ce travail de réforme que le Président du RAPAC a lancé, et que nous opérons actuellement.

 

Quels sont les grands axes qui définissent la priorité de vos actions dans le domaine de la conservation ?

La mission cardinale du RAPAC est de mettre en réseau les acteurs et partenaires des aires protégées d’Afrique Centrale,afin de partager les meilleures pratiques de gouvernance et de gestion de la nature.L’objectif global du RAPAC est de contribuer de manière concertée à une amélioration de la fonction et du statut de conservation des aires protégées d’Afrique Centrale, par le renforcement de la gestion globale du réseau, l’échange d’expérience et d’expertise, la diffusion de l’information et l’harmonisation des outils de gestion.

Les résultats visés par la réforme sontau nombre de trois, dérivés de l’ADN même du RAPAC :

  1. La qualité de la gestion du réseau et des Aires Protégées d’Afrique Centrale doivent être reconnues comme élevées par les spécialistes (« Accroissement de la  Crédibilité du réseau») ;
  2. La valeur et la gouvernance des Aires Protégées d’Afrique Centrale doivent être reconnues comme élevées par les décideurs («accroissement de la Légitimité  du réseau») ;
  • L’attachement au réseau et aux Aires Protégées d’Afrique Centrale doit être élevé au sein du public («Accroissement de la  Notoriété du réseau»).

 

Dans le même temps, la réforme s’attaque aussi à la gouvernance institutionnelle, administrative et financière du RAPAC en tant que structure organisationnelle. Nous devons être capable de rassurer tous nos partenaires et mener avec eux des programmes et projets permettant de consolider les aires protégées et le réseau.

Aujourd’hui, même dans notre éthique visuelle, le Président du RAPAC a voulu que l’Afrique centrale s’identifie à nous. De fait, la colonne exécutive du RAPAC comprend aujourd’hui, un président qui est ambassadeur de Guinée équatoriale aux Nations Unies, Un secrétaire exécutif gabonais, un directeur administratif et financier venu du Congo Brazzaville, un expert en « crédibilité des aires protégées » venu du Cameroun, un expert en « légitimité des aires protégées » venu de RDC et un expert en « notoriété des aires protégées » venu du Rwanda.

 

Comment présentez-vous de façon générale l’état de fonctionnement des parcs et des aires protégées en Afrique centrale ?

Les pays d’Afrique centrale ont décidé de faire passer leur contribution à la conservation de la biodiversité en faveur de l’humanité par la création et l’augmentation des aires protégées, ces portions de leurs territoires consacrées à la protection de la nature.  Les aires protégées d’Afrique centrale, représentatifs de tous les écosystèmes du bassin du Congo, abritent une diversité biologique mondialement réputée. La plupart des sites sont relativement intacts. Mais il faut reconnaître que nous subissons, au niveau de la conservation, le contre coup des aléas politiques et sécuritaires. La faune de nos aires protégées subit de plein fouet les effets de guerres, de rebellions, ou de la criminalité faunique.

Compte tenu des bouleversements climatiques et géopolitiques en cours, nos aires protégées sont en mutation : des mécanismes de bonne gouvernance sont en train d’être expérimentés, le partage des meilleures pratiques de conservation est devenu une priorité et à travers toute la sous-région, nous nous concertons régulièrement sur les problèmes les plus épineux comme le braconnage ou la vie des écogardes, de sorte qu’ensemble nous évoluions.

Néanmoins, ces mêmes aires protégéesne réussissent pas toutes à garantir le maintien des espèces et des habitats sauvages, quand elles font face non seulement à l’insuffisance des moyens humains, matériels et financiers, mais également face à la mauvaise gouvernance de ces mêmes moyens. Mal conservées, elles sont donc l’objet d’atteintes récurrentes par les braconniers, les populations riveraines à la recherche de ressources vitales, les décideurs en charge de l’urbanisme et des infrastructures, les prospecteurs de nouvelles richesses du sol et du sous-sol, les belligérants armés… Mais je peux vous assurer que ces menaces font objet d’un combat quotidien de tous les acteurs engagés dans cette sous-région.

 

Plusieurs institutions et organisations de la sous-région font face aux problèmes de fonctionnement suite au manque de financement des Etats. Comment y faites-vous face et quelles sont vos sources de financement alternatif après l’arrêt du programme ECOFAC V ?

 

L’implication du RAPAC dans les grands programmes régionaux qu’étaient ECOFAC V et PACEBCo avait fourni au Réseau des financements pour une partie de son fonctionnement, mais l’avait aussi en partie détourné de son cœur de métier : c’est une des raisons qui ont conduit le Président du RAPAC, dès fin 2014, à engager l’institution sur la voie de la réforme.

C’est le lancement de cette réforme et en particulier les décisions courageuses prises par l’Assemblée Générale d’avril 2015 qui ont permis au RAPAC de susciter à nouveau l’intérêt de ses partenaires : l’ambition retrouvée a payé.Ainsi, au regard du caractère essentiel de sa mission dans la sous-région et des résultats engrangés depuis plus de quinze années, le RAPAC a encore une fois convaincu son principal bailleur de fonds, à savoir l’Union Européenne, de le soutenir via une subvention spéciale en appui à sa réforme.

Entre-temps, le Secrétariat Exécutif met tout en œuvre pour diversifier ses sources de financement par des accords avec d’autres partenaires comme l’OIBT, le Centre Commun de Recherche de la Commission Européenne dans le cadre du programme BIOPAMA, la BAD et bientôt la Banque mondiale.

Au terme de la réforme en cours, nous souhaitons offrir à tous une organisation solide, professionnelle et fiable, qui sera un support efficace pour toutes les initiatives sous régionales en faveur des aires protégées. Nous en attendons également de nouveaux financements plus en ligne avec la nouvelle stratégie du RAPAC,venant notamment de l’Union Européenne dans le cadre du 11ème FED et de la BAD dans le cadre du fonds verts pour la lutte contre le changement climatique (redéfini au cours de la COP 21 à Paris), mais aussi venant de nouveaux partenaires du RAPAC, qui semblent intéressés par les innovations que porte notre organisation sur des sujets tels que la promotion des éco-gardes, les partenariats publics et privés spécifiques aux aires protégées, l’observation et la certification de la gestion des AP, la fourniture de biens et services aux AP via les chèques-service etc.

Enfin, pour s’assurer un financement réellement durable, le RAPAC a évalué la possibilité de créer un fonds fiduciaire régional pour la conservation en Afrique, qui disposerait de plusieurs guichets pour satisfaire non seulement le RAPAC mais toutes les organisations cherchant à partager avec le RAPAC les bénéfices d’un tel dispositif : nom de code provisoire, FAPAC (l’étude de faisabilité est déjà disponible).

Nous venons également de créer l’Association des Rangers des Aires protégées d’Afrique centrale (ARAPAC), qui sera affiliée à la fédération internationale des rangers, et dont la mission principale sera de tout mettre en œuvre pour valoriser le métier d’écogarde. Son président est Radar Nishuli, conservateur du parc national de Kahuzi-Biega en RDC et dont le combat pour les écogardes est aujourd’hui reconnu de tous.

 

Le RAPAC a été présent à plusieurs grands rendez-vous sous régionaux et internationaux. Quel bilan faites-vous de ces rencontres en rapport avec vos activités ?

Le RAPAC, en tant que Réseau de partage des meilleures pratiques, profite de toutes ces grandes occasions pour chercher au moins trois résultats concrets :

  1. Repérer les principales innovations du secteur aires protégées sur les plans scientifiques, techniques, opérationnels, pour pouvoir ensuite les expérimenter dans le contexte de la sous-région et en lien avec un ou plusieurs des pays représentés au RAPAC, et ensuite partager les leçons apprises avec les 80 gestionnaires des aires protégées d’Afrique centrale membres du Réseau ;
  2. Porter haut la voix des acteurs des aires protégées d’Afrique centrale, notamment en synergie avec d’autres instances sous régionales de gestion des ressources naturelles comme la CEEAC, la COMIFAC ou OFAC, ainsi qu’avec des Partenaires techniques et financiers et avec, nous l’espérons de plus en plus, des riverains des aires protégées, communautés et entrepreneurs ;
  • Enfin, notre Réseau profite de ces forums pour… réseauter ! C’est-à-dire connecter les membres du RAPAC avec leurs homologues d’autres sous-régions, ou même avec leurs homologues du niveau global, afin de diversifier les échanges d’expériences techniques, et quand la convergence se confirme, établir de nouveaux partenariats stratégiques et parfois financiers.

 

Pour terminer nous avons constaté, tout au long de cet entretien, la passion que vous déployez pour défendre votre organisation, et le professionnalisme avec lequel vous abordez les questions relatives à votre secteur d’intervention. Quelle est votre vision ou votre idéologie ? Qu’est ce qui fait bouger Omer Ntougou?

Je suis un acteur privilégié des mutations de notre secteur depuis plus de 15 ans. J’ai fait presque toute ma carrière dans le secteur de la conservation des aires protégées, à un niveau de responsabilité qui m’a toujours permis d’aborder les problématiques à une échelle sous régionale et internationale. Et j’observe combien le poids politique du secteur de la conservation devient de plus en plus important. L’Afrique centrale, à travers des organisations comme la CEEAC, la CEMAC, etc., tente depuis 40 ans de construire une intégration politique régionale qui connaît des fortunes diverses. Aujourd’hui les frontières politiques entre nos différents Etats sont encore une réalité physique. Eh bien, j’observe aussi que l’environnement et la biodiversité tendent à devenir des points de ralliement. Voyez vous, l’intégration européenne s’est faite autour du développement d’une politique agricole commune. Mon intuition, ma vision, est que l’intégration politique en Afrique centrale se fera autour de la mise en place d’une politique environnementale commune. C’est en effet dans notre secteur – foresterie/biodiversité/climat – que les foyers de coopération sous régionaux s’ouvrent tous azimut.

Les acteurs de ce secteur sont obligés d’avoir une vision de leur travail qui dépasse les frontières de leur pays, car les animaux ne connaissent pas les frontières politiques. Nous gérons des questions relatives aux affectations des terres, à l’implication des populations rurales, à l’impact des conflits armés, à la criminalité transfrontalière, à la continuité écologique au delà des frontières. Nos spécialistes voyagent dans toute l’Afrique centrale pour des concertations. Quand les chefs d’Etats décideront de faire de la COMIFAC un véritable outil d’intégration régionale – harmonisation des politiques forestières et environnementales, libre circulation des professionnels de la conservation par la création d’un « passeport vert », gestion transfrontalière des politiques de conservation, gestion concertée du renseignement sur la criminalité faunique – on constatera alors que ce secteur est le socle véritable de l’intégration communautaire en Afrique centrale. C’est cette vision de la conservation, que porte déjà mon pays le Gabon, qui me motive et induit mes actes. C’est cette approche que le Président du RAPAC nous impose au quotidien, qui fera aussi du RAPAC, dans quelques années, une organisation qui facilitera le besoin d’intégration sous régionale qui nous habite tous.

 

 

 

Par Raoul SIEMENI

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