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Forêt

Kenya : le peuple indigène Ogiek menacé d’expulsion de la forêt de ses ancêtres

L’espoir s’est brisé pour les occupants de la forêt kényane de Mau, trois ans après que la justice a renforcé leurs droits sur leur habitat historique.

La potion est amère. Alors qu’il se croyait protégé par le jugement historique de la Cour africaine des droits de l’Homme et des peuples, rendu le 26 mai 2017 en sa faveur, voilà que le peuple autochtone Ogiek du Kenya vit à nouveau dans la crainte. La crainte de se voir chassé par les autorités, exproprié de la forêt de Mau, la plus grande du pays, où il vit depuis le XVIIIe siècle.

A 200 km au sud-ouest de la capitale Nairobi, environ 45 000 Ogiek dépendent du complexe forestier de Mau pour leurs moyens de subsistance. Depuis toujours, ils vivent de la chasse au gibier, de la cueillette de plantes à des fins alimentaires et médicinales, ainsi que de l’apiculture traditionnelle. Dès leur arrivée dans cette contrée, les Ogiek se sont sentis en osmose avec la forêt, se confondant avec elle, comme on le découvre dans la vidéo ci-dessous (en anglais), tournée fin 2018.

Un peuple brimé de tout temps

Depuis l’époque coloniale, les Ogiek n’ont cessé de faire face à des expulsions répétées et à la destruction de leurs cases, tandis que leurs terres ont été attribuées à d’autres communautés dans un but commercial, notamment pour l’exploitation forestière ou la plantation d’arbres à thé. De ce fait, la nature elle-même a été bafouée.

Depuis l’indépendance du Kenya en 1963, la forêt de Mau a perdu près de 37% de sa superficie d’origine en raison aussi d’activités illégales comme la combustion de charbon de bois, selon le WWF (Fonds mondial pour la nature). La déforestation appauvrit la terre et la biodiversité, tout en favorisant le dérèglement climatique. Ces neuf dernières années, cette forêt primaire, l’une des plus importantes de la région, est passée de de 400 000 hectares à 273 300.

Alors, quand en 2017, la plus haute instance africaine des droits de l’Homme juge qu’en tentant de l’expulser, le Kenya viole le droit de ce peuple à vivre sur ses terres ancestrales, les Ogiek exultent. Mais attendent en vain ensuite que ce verdict soit suivi d’effet. Le gouvernement kényan aurait dû nommer des groupes de travail chargés d’entériner l’autorisation des Ogiek à pérenniser leur établissement et leur travail dans cette zone de la vallée du Rift. Rien ne s’est passé comme la justice l’avait décidé.

Au Kenya, l’accès à la terre est un problème explosif

Daniel Kobei, directeur exécutif du programme de développement populaire Ogiek, s’est fait l’écho de l’inquiétude de sa communauté. « Le jugement a appelé le gouvernement à respecter nos droits, à reconnaître formellement notre titre immémorial, à renforcer notre participation à la gestion durable des forêts« , écrit-il dans un rapport publié le 26 mai 2020. Face à l’inertie des pouvoirs publics, « notre espoir est brisé » conclut-il.

Sollicité par la Fondation Thomas Reuters afin d’expliquer la situation, le ministère kényan de l’Intérieur n’a pas donné suite. Précédemment, l’argument des autorités a toujours été le même pour justifier la mise à l’écart des Ogiek : l’emplacement historique du peuple indigène coïncide avec celui des plus grandes réserves d’eau du Kenya, donc il doit faire place nette. La forêt de Mau, baptisée « château d’eau », est en effet le bassin hydrographique qui canalise l’eau d’une douzaine de rivières et de sept lacs, dont le lac Victoria.

Au Kenya, l’accès à la terre est un problème explosif, et sa gestion plutôt clientéliste par des fonctionnaires corrompus se fait rarement au bénéfice d’une organisation raisonnée des ressources. De grandes parcelles sont ainsi allouées de manière occulte, pour obtenir par exemple le vote de tel ou tel en période électorale.

« Il faut des actes, pas des mots »

Dans ce contexte, les Ogiek sont accusés d’être un danger pour la forêt. A l’automne 2019, la communauté Sengwer, autre peuple autochtone de l’ouest du Kenya, vivant dans la forêt d’Embobut, subissait les mêmes critiques.

Cependant, « le gouvernement kényan a déclaré son engagement à mettre en œuvre le jugement Ogiek, et évidemment cela nécessitera un changement profond des politiques et des pratiques envers toutes les communautés autochtones« , estime Lucy Claridge, avocate du Forest Peoples Programme. « Il faut des actes, pas des mots« , s’impatiente-t-elle. Sera-t-elle entendue ?

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