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Santé

Coronavirus : l’Afrique a-t-elle échappé au pire ?

Explication

Loin des prédictions catastrophistes, le continent fait face jusqu’ici à la crise du Covid-19. Si la plupart des pays ont su anticiper l’arrivée du virus, les experts alertent sur la nécessité de maintenir les efforts, alors que le virus circule toujours. Signe de cette fragilité, la démission en RD-Congo du docteur Denis Mukwege, figure clé de la lutte contre la pandémie dans le Sud-Kivu.

Avec 201 157 cas recensés – dont 5 486 décès –, le continent africain semble, pour l’heure, épargné par la pandémie (lire repères). On est loin de la catastrophe redoutée. « Comme en Europe, l’incidence de l’épidémie varie d’un pays à l’autre et au sein même des pays », indique le docteur Emmanuel Baron, directeur général d’Épicentre, la branche recherche et épidémiologie de Médecins sans frontières. Dans la plus grande partie du continent, on compte moins de vingt malades pour 100 000 habitants, souligne le médecin.

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Reste à savoir si ces chiffres sont fiables. Les bilans fournis par l’OMS et l’Union Africaine (UA) s’appuient sur les données communiquées par les ministères de la santé de chaque État. Et comme en Chine ou en Europe, il existe souvent un delta entre chiffres officiels et réels, qui tient à plusieurs facteurs. D’abord, le nombre de cas déclarés dépend directement du nombre de cas testés. Or, les tests, généralement réservés aux grandes villes, ne sont pas légion en Afrique. Mécaniquement, les pays riches, où l’on teste le plus, présentent plus de cas.

Ensuite, les chiffres collectés n’émanent que des réseaux de santé. Ceux qui ont été contaminés ou sont morts sans être passés par un centre ne sont donc pas comptabilisés. Enfin, ces chiffres dépendent de la crédibilité des États. Or, en Afrique, de nombreux régimes, défaillants et (ou) autoritaires, ne peuvent ou ne veulent pas jouer le jeu de la transparence.

Néanmoins, les observateurs locaux et internationaux sont unanimes : les populations africaines n’ont pas été submergées par le virus. « Force est de constater qu’il n’y a pas eu d’afflux massif de cas compliqués dans les hôpitaux et les centres de santé », confirme le docteur Moumouni Kinda, directeur des opérations de l’ONG Alima, qui intervient principalement en Afrique centrale et de l’ouest. « Mais cela pourrait changer, avertit-il. Ne relâchons pas nos efforts. »

La pandémie poursuit en effet sa progression, et la pression sur les services de santé augmente, témoigne Frédéric Boyer, directeur des opérations internationales de la Croix-Rouge qui vient de participer au pont aérien humanitaire de l’Union européenne en RD-Congo : « L’hôpital général de Kinshasa, où j’étais lundi, n’est pas encore débordé mais la situation se tend. De plus en plus de patients arrivent trop tard pour être sauvés et le personnel soignant n’est pas épargné. »

Autre signal inquiétant : la démission, mercredi 10 juin, du docteur Denis Mukwege, jusque-là président et vice-président de deux instances officielles créées pour organiser la riposte à la pandémie dans le Sud-Kivu. Prédisant une flambée des cas dans cette province, le Prix Nobel de la Paix préfère se consacrer aux malades hospitalisés. « Nous sommes au début d’une courbe exponentielle épidémiologique et nous ne pouvons plus appliquer une stratégie qui serait uniquement préventive », avertit, dans un communiqué, le prix Nobel de la paix 2018, regrettant une série de dysfonctionnements qui ont « ont diminué l’efficacité de notre stratégie » : « un relâchement des mesures de prévention par notre population, un déni des réalités, l’impossibilité de faire respecter les mesures barrières, la porosité de nos frontières avec le retour massif de milliers de compatriotes venant de pays voisins sans avoir été mis en quarantaine. »

► L’Afrique a-t-elle mieux anticipé la pandémie qu’on ne l’imaginait ?

Les institutions se sont mobilisées bien avant les premiers cas de Covid-19 sur le continent, fin février. Dès le 27 janvier, le Centre de contrôle et de prévention des maladies (CDC) de l’UA activait son centre d’opérations d’urgence et son Incident Management System (IMS). À la tête du CDC, un virologue ayant fait sa carrière aux États-Unis, le Camerounais John Nkengasong.

Cette structure de l’UA a informé et mobilisé ses États membres, et élaboré la stratégie pour lutter contre la propagation du virus : coordination de la riposte, interface avec les partenaires internationaux. Parmi les organisations sous-régionales, la Communauté économique des États d’Afrique de l’Ouest (Cédeao) a convoqué tous ses ministres de la santé dès le 14 février. Le 9 mars, c’était au tour de la Communauté de développement d’Afrique australe (SADC), et le 17 mars, de la Communauté économique des États de l’Afrique centrale (CEEAC).

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Dès la mi-mars, tous les pays de la bande sahélienne déclaraient l’état d’urgence sanitaire : les frontières, les aéroports, les marchés, les lieux de culte, les écoles et les universités ont alors fermé. Des mesures ont été prises dans toute l’Afrique, du Maghreb au Machrek, de l’Afrique centrale à l’Afrique australe, à quelques exceptions près comme le Burundi. Même des villes mondes comme Lagos, au Nigeria, ont été confinées.

À l’évidence, l’expérience d’autres pandémies a servi dans la réponse sociale et sanitaire contre le Covid-19, notamment en Afrique de l’Ouest, la zone la plus anticipatrice. Directeur de l’Institut Pasteur en Guinée, Noël Tordo évoque « le traumatisme d’Ebola », qui a permis d’adopter certains réflexes. « La prise de température aux aéroports et la mise à disposition de bidon de Javel devant les restaurants ont été adoptées dès l’arrivée du virus en Europe », témoigne le chercheur.

L’Afrique a aussi bénéficié de la mobilisation des ONG et de ses partenaires importants. La Chine, l’Union européenne, l’OMS se sont mobilisées pour apporter du matériel et débloquer des fonds. Un nouveau concept est apparu à cette occasion : la diplomatie du masque.

Le virus a-t-il été moins virulent sur le continent ?

« Il n’y a pas d’étude précise sur l’évolution moléculaire du virus, mais rien ne tend à prouver que celui circulant en Afrique serait plus ou moins pathogène que celui d’Europe », affirme Noël Tordo. Sa virulence dépendrait donc moins de ses propriétés, que de la santé des personnes le contractant.

Le continent abrite en effet une population jeune, par conséquent moins susceptible de développer des formes sévères du Covid-19. Autre explication possible à la résistance de la population africaine : un système immunitaire plus résistant. « On peut imaginer que celui-ci est plus stimulé et davantage en alerte du fait qu’il a affaire à de nombreux pathogènes. Mais il y a aussi des gens diabétiques et en sous-nutrition, ce qui constitue des facteurs de risques », tempère le chercheur. Enfin, des études font l’hypothèse, qui reste discutée, que la chaleur et les rayons du soleil affaibliraient le virus.

Quels sont les effets collatéraux du Covid-19 ?

En concentrant l’attention et les moyens, le Covid-19 a oblitéré une autre maladie très grave, la rougeole. « Le risque, selon Noël Tordo, c’est qu’il se passe la même chose qu’au moment d’Ebola, où l’on a vu plus de gens mourir du paludisme qu’en raison d’Ebola. » Les enfants et les personnes vulnérables, rappelle l’Unicef, sont très exposés à l’arrêt des campagnes de vaccination, la fermeture des écoles, les pertes de revenus : autant d’effets de la crise sanitaire.

Sur le plan économique, la Banque mondiale a évalué une baisse de la croissance de 3 à 5 % pour l’Afrique. Fin avril, le président sénégalais, Macky Sall, évoquait plus de 25 millions d’emplois perdus à l’échelle du continent en trois mois. La récession pourrait aussi entraîner une forte instabilité sociale, sur le modèle des émeutes de la faim de 2008 qui avaient frappé Dakar, Abidjan, Ouagadougou, Yaoundé, Nouakchott, Johannesburg ou Le Caire. Profitant de l’état d’urgence, les régimes autoritaires pourraient en sortir renforcés.

Un continent inégalement touché

Selon les chiffres communiqués le 10 juin par l’OMS, l’Afrique totalise 201 157 cas de Covid-19 et 5 486 décès, soit un taux de létalité moyen de 2,73 %.

Le pays le plus frappé par l’épidémie en nombre de cas est l’Afrique du Sud avec 52 991 cas recensés, dont 1 162 morts. Suivent l’Égypte avec 35 444 cas et 1 271 morts ; le Nigeria avec 13 464 cas et 365 décès ; l’Algérie avec 10 382 cas et 724 décès ; et le Ghana avec 10 201 cas et 48 morts.

Avec seulement quatre cas recensés et aucun décès, le Lesotho est le pays le moins touché par le virus, suivi par les Seychelles (11 cas et aucun mort).

Jeanne Ferney et Laurent Larcher

 

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